70 histoires vraies de ceux qui construisent l'avenir aujourd'hui !

Des histoires peuvent changer la vie, surtout si elles sont vraies. Craig, un jeune Canadien de 12 ans, découvre dans le journal qu’lqbal, un jeune Pakistanais du même âge, vient d’être assassiné pour être devenu le porte-parole des enfants esclaves, après s’être enfui d’une fabrique de tapis. Pourquoi cette histoire l’a-t-elle touché ? Qu’est-ce qui lui a donné envie de reprendre ce combat ?

Ils changent le mpnde révèle ces « héros » actuels qui osent penser, agir pour que le monde soit plus humain. Ils ne sont pas inaccessibles. Ils sont partis de ce qu’ils étaient : des écoliers, des médecins, des footballers... Et leur histoire peut nous changer !

 

Des ordinateurs au fond des bidonvilles

Rodrigo est déçu. Il est là, devant une rangée d’ordinateurs inutiles et de chaises vides. L’informaticien avait pourtant fait parvenir un maximum de publicité dans les quartiers pauvres de Rio : « Venez prendre des cours d’informatique gratuits ! »

Mais les jeunes des favelas, les bidonvilles qui entourent Rio de Janeiro, ne se sentent pas chez eux dans les quartiers riches. Personne ne s’est présenté au centre de formation.

-    C’est un échec, constate Rodrigo.

Il rentre chez lui sans son sourire habituel. Dans son garage, il trouve plusieurs copains qui bricolent au milieu d’ordinateurs en pièces détachées.

—    Rodrigo, on est content de nous ! On vient encore d’en réparer deux. C’est fou, les entreprises se débarrassent d’un matériel qui peut encore servir.

—    Bravo, les amis. Mais il n’y avait personne à mon cours.

—    Alors ? Tu abandonnes le projet ?

-Jamais de la vie. Depuis l’arrivée d’Internet, le fossé se creuse entre les pauvres et nous. On fait tout par ordinateur. Les pauvres n’y ont même pas accès. Ils semblaient déjà exclus avant ; mais c’est pire aujourd’hui. Une nuit, j’ai fait un rêve. Je me voyais en train d’enseigner l’informatique à ces enfants qui n’ont rien. Je suis sûr que ce rêve peut devenir une réalité !

—    Qu’est-ce que tu comptes faire ?

—    Puisque les gosses des favelas ne viennent pas chez moi, c’est moi qui vais aller chez eux.

Les amis de Rodrigo écarquillent les yeux. Leur copain est devenu fou ! Personne ne s’aventure dans les favelas, même pas la police : ce sont des zones où régnent la drogue et la violence.

—    Tu te figures qu’on va te laisser circuler là-bas ? Avec tes ordinateurs sous le bras ? Tu vas être réduit en purée, et ce n’est pas ta carrure de rugbyman qui pourra te protéger !
Rodrigo n’est pas naïf. Il sait que ses amis ont raison, mais il a une idée pour contourner le danger. Il prend contact avec Dona Anna, la directrice d’une petite école située au cœur du bidonville. Il lui propose de lancer des leçons d’informatique dans sa classe. La directrice saute sur l’occasion : quelle chance pour ses élèves de recevoir un matériel et un enseignement inespérés !

Dona Anna est une femme énergique, très respectée dans la favela. Puisqu’elle protège Rodrigo, personne ne touchera un cheveu de ce grand gaillard. De plus, la rumeur se répand vite : cet informaticien de trente ans est en train de lâcher son métier bien payé pour former les habitants de la favela à Internet. S’il y a une personne que l’on ne va pas racketter, c’est bien lui !

Les favelas qui entourent Rio sont très étendues. Mais au-delà, il y a le Brésil enûeï, avec des foules d'autres pauvres. Rodrigo décide d’étendre son idée. Pour cela, il a l’intelligence de travailler en équipe, de s’appuyer sur toutes les bonnes volontés possibles, de se faire conseiller par des patrons d’entreprise. Sa modestie et son dynamisme font merveille : bientôt, des classes d’informatique fleurissent dans d’autres bidonvilles, dans la jungle, et même dans les prisons.

Un jour, Rodrigo prend l’avion pour Davos, en Suisse. Les représentants des pays les plus riches de la planète s’y sont réunis. Parmi les interventions au programme, il y a celle de Rodrigo : son idée intrigue et intéresse.

Devant un auditoire impressionné, Rodrigo cite des chiffres :

- Aujourd’hui, six cent mille enfants des favelas ont été formés à l’informatique, huit cents écoles sont équipées pour leur donner accès à Internet.

Les applaudissements fusent. Des questions s élèvent quand même :

-    On doit souvent vous voler des ordinateurs, non ?

La réponse est prononcée d’une voix fière :

-    En huit ans, dans l’école de Dona Anna, pas une machine n’a disparu.

-    Monsieur Baggio, à quoi ça sert d’apprendre à ces enfants l’utilisation des logiciels ? Sortis de l’école, ils retrouvent leur monde de misère. Internet ne fait pas disparaître les favelas.

Rodrigo hoche la tête.

-    Internet change beaucoup de choses. On s’en sert pour développer des petits projets, pour faire de la prévention contre la drogue et la violence, pour organiser des animations de quartier, pour chercher du travail. Pour 70 % des enfants, ces cours ont été de vrais changements !

L’assistance est conquise.

-    Monsieur Baggio, pensez-vous que votre modèle puisse être appliqué à d’autres pays du monde ?

Rodrigo répond avec un grand sourire :

-    Pourquoi ne le serait-il pas ?

 

La petite réfugiée qui gagna la Coupe du monde

Deux défenseurs à passer, une esquive et un crochet du droit suivi d’un rapide coup d’œil pour repérer ses équipières. Entrée dans la surface de réparation, dribbles, tir au ras du sol et... but ! Laissant éclater sa joie, Fatmire Bajramaj vient d’inscrire son sixième but avec la sélection allemande. Alors que ses coéquipières arrivent à toute vitesse pour la féliciter, elle jette un regard au tableau des scores.

2 à 0 et plus que cinq minutes de jeu, c’est presque dans la poche. Encore quelques efforts et elle verra son palmarès s’allonger. Fatmire est footballeuse et, à tout juste vingt-deux ans, elle collectionne les trophées : médaillée de bronze aux Jeux olympiques, championne d’Europe et championne du monde !

Elle joue chaque match à fond et, comme toujours, elle est prête à tout donner pour les dernières minutes du match, malgré la fatigue et la pluie qui détrempe le terrain depuis le début de la rencontre.

Dans les tribunes, toute sa famille et une foule d’inconnus amateurs de football applaudissent à tout rompre. Alors que l’équipe adverse effectue l’engagement, Fatmire laisse son esprit vagabonder quelques instants. Elle entend distinctement le public qui ne cesse de l’acclamer :

« Lira ! Lira ! »

Ces quelques mots lui font l’effet d’un coup de fouet, et en quelques instants, elle est déjà repartie au contact de l’adversaire pour tenter, une fois de plus, de lui arracher le ballon des pieds.

« Lira », c’est le surnom de Fatmire depuis qu’elle est toute petite. Ses parents ont quitté leur pays d’origine, le Kosovo, lorsque la guerre a éclaté. Ils se sont alors réfugiés en Allemagne, à Mônchengladbach, dans le nord du pays. À l’époque, Lira a cinq ans et ne parle pas un seul mot d’allemand. En classe, beaucoup se moquent d’elle à cause de son nom et de ses origines. Certains enfants la traitent de « gitane » ou la rejettent, car elle est musulmane.

Fatmire est souvent seule et pour s’occuper, elle va jouer au football avec ses frères. Le sport lui permet d’oublier ses soucis et elle décide de s’inscrire dans un club, même si son père est contre. Il préférerait qu’elle fasse de la danse, car, pour beaucoup de gens, le football n’est pas un sport de fille. Mais cela, Fatmire s’en fiche, elle veut prouver qu’elle peut même faire mieux que les garçons de sa classe qui prennent plaisir à se moquer d’elle. Et petit à petit, elle y arrive. Son père change d’avis en la voyant jouer et devient un vrai supporter. Même ses camarades de classe sont impressionnés lorsque, à seize ans, elle annonce qu elle entre dans une grande équipe du championnat d’Allemagne, le FCT Duisburg.

À partir de là, tout s’enchaîne : Coupe d’Europe des jeunes, Coupe d’Allemagne, médaille olympique, Coupe d’Europe et surtout Coupe du monde. Aucun titre n’échappe à Fatmire.

Désormais, les moqueries ont cessé, remplacées par des applaudissements à chaque match et des demandes d’autographe à la fin des entraînements. Comme les stars du football masculin, Fatmire participe à des émissions de télévision, va rencontrer les jeunes joueurs dans leurs clubs et joue dans les plus grands stades de la planète.

Tout cela ne l’empêche pas de garder une vie normale. Elle rend visite à ses parents et à ses frères et sœurs très souvent, et, tous les étés, ils rentrent tous ensemble au Kosovo pour voir le reste de la famille Bajramaj, restée au pays pendant la guerre. Fatmire continue aussi à pratiquer sa religion, l’islam. En s’attachant à ses racines, elle évite de laisser le succès lui monter à la tête malgré son palmarès impressionnant.

Elle attache aussi beaucoup d’importance à l’intégration des jeunes qui, comme elle, peuvent se sentir exclus à l’école. Elle se rend souvent dans les quartiers où vivent des jeunes d’origine étrangère. Elle leur donne des conseils pour s’intégrer, que ce soit par le sport, comme elle, ou par d’autres moyens : la musique, le théâtre, la danse... Elle leur conseille de ne pas prêter attention aux moqueries et de persévérer pour réussir à s’intégrer malgré la bêtise de ceux qui critiquent leur origine, leur religion ou leur passion.

 

Une épicerie pour les plus pauvres

Annick déteste aller au supermarché ! Son budget est si serré quelle doit faire attention à tout ce quelle achète. Elle ne peut jamais se faire plaisir, ni prendre un produit de meilleure qualité. La moindre petite friandise pour gâter un peu ses trois enfants coûte beaucoup trop cher. À chaque fois, Annick termine ses courses abattue et honteuse. Pire encore, elle sait que le peu quelle vient d’acheter va peser beaucoup trop lourd sur le budget de la maison. Il faudra encore demander au propriétaire d’attendre un peu pour le loyer.

Le cas d’Annick n’est malheureusement pas rare en France. Guillaume Bapts en rencontre tous les jours dans son métier. Il est chargé de collecter les loyers de plusieurs logements sociaux. Très souvent, les familles viennent le trouver pour lui demander un peu de patience.

—    Nous allons trouver l’argent, disent les gens. Nous nous priverons s’il le faut.

Hélas ! Ces personnes se privent déjà tant. Et le mois suivant, elles reviennent le voir pour les mêmes raisons. En prenant le temps de parler avec elles, Guillaume Bapts découvre, entre autres choses, que le budget nourriture est énorme comparé à l’argent dont ils disposent.

-    Les prix dans les magasins sont si élevés ! s’excuse une dame.

-    Nous ne pouvons pas acheter de fruits et de légumes, surenchérit une autre. C’est beaucoup trop cher.

—    Nos enfants ne mangent pas équilibré, se lamente une troisième. Ils grossissent. Mais comment faire autrement ?

Beaucoup avouent aller s’approvisionner dans des associations qui leur offrent des colis de nourriture gratuits. C’est une aide précieuse mais ils n’aiment pas cela. Ils ont honte. Ils ont toujours la désagréable impression de mendier.

Pour remédier à ce problème, Guillaume Bapts a une idée toute simple : il va créer des épiceries solidaires où les gens pourront faire leurs courses, comme partout ailleurs, mais à des prix dix fois moins élevés. Pour y parvenir, il passe des accords avec de grandes entreprises de l’agroalimentaire ou des groupes de supermarché. Il obtient ainsi des produits gratuits ou à prix réduits. Grâce aux aides et aux dons également, il achète des marchandises. L’Association nationale de développement des épiceries solidaires (ANDES) est née !

Lorsqu’elle entre pour la première fois dans l’une de ces épiceries solidaires, Annick est aux anges. Cela ressemble à un petit supermarché avec... de tout petits prix ! Pour la première fois depuis longtemps, Annick prend plaisir à faire ses courses. Elle s’arrête devant un rayon de chocolat. La tablette est si peu chère qu’elle n’hésite pas à en prendre une. Elle s’offre même... des fraises ! Qui l’eût cru ? Les fraises sont hors de prix d’ordinaire.

-    Elles arrivent du grand marché de Rungis, explique une bénévole de l’association. Ce sont des fruits qui devaient être jetés. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas bons. Mais si une ou deux pièces sont pourries dans un cageot, l’ensemble part à la poubelle. Les membres de l’association récupèrent ces fruits et ces légumes, les trient et les envoient dans les épiceries du réseau.

Quand Annick passe à la caisse, elle est heureuse. Elle a pu faire les courses qu’elle voulait, et plus encore. Ses enfants auront du chocolat pour le goûter ! Elle est fière également de pouvoir payer ce qu’elle achète. Bien sûr, les prix de l’épicerie sont extrêmement bas mais Annick aime pouvoir se dire quelle a acheté elle-même cette nourriture, sans passer par un colis gratuit. Cela lui donne l’impression d’exister vraiment.

—    Un café ? lui propose une bénévole avant qu’elle ne reparte.

Annick accepte volontiers. Cela la sortira un peu de chez elle et, avec un peu de chance, elle pourra rencontrer d’autres femmes qui vivent la même chose qu’elle...

En sortant de l’épicerie ANDES, Annick n’est plus tout à fait même femme. Certes, elle n’a pas beaucoup plus d’argent, mais lie a pu faire ses courses la tête haute. Elle a également fait la on naissance de Roselyne et de Marie-Paule. Elles ont promis de se revoir, pour un cours de cuisine proposé par l’association ANDES. C’est encore une idée de Guillaume Bapts : avec ANDES, on apprend à manger plus sainement, même avec de petits budgets.

Sur le chemin du retour, Annick fait des calculs. Avec les économies réalisées sur la nourriture, d’ici à quelques mois, son mari pourra suivre une formation de plombier. L’association les aide pour monter un projet et s’en sortir. Annick a promis de mettre l’argent de côté pour cette formation. Elle ne veut surtout pas manquer à sa parole...

 

Plaidoyer pour la justice

Novembre I960, Londres. Peter Benenson, un avocat d’une quarantaine d’années, se rend à son bureau en métro. Il lit son journal tranquillement lorsqu’un article retient son attention : deux étudiants portugais viennent d’être condamnés à sept ans de prison pour avoir porté un toast à la liberté ! Cela n’a pas plu au dictateur Salazar !

Indigné, Benenson descend à la station suivante. Sa première impulsion : se rendre à l’ambassade du Portugal pour protester contre cette scandaleuse violation de la liberté d’opinion, mais il réalise vite que, tout seul, il n’aura aucun poids. Catholique convaincu, l’avocat se réfugie dans l’église Saint-Martin-in-the-Fields. Il prie et réfléchit longuement à la manière de faire changer les choses. Lorsqu’il sort une heure plus tard sur la place Trafalgar, il tient son idée : mobiliser « tous ceux qui, dans le monde, désirent ardemment que les droits humains soient respectés ».
Quelques mois plus tard, dans une lettre publiée en première page du journal The Observer, Benenson écrit : « Il ne se passe pas de jour sans que l’on apprenne qu’un homme, quelque part dans le monde, a été jeté en prison, torturé ou exécuté parce que ses opinions ou sa religion déplaisent à son gouvernement. » L’article est aussitôt repris dans les journaux du monde entier. La réaction est incroyable : en quelques semaines, des milliers de personnes à travers le monde répondent à son appel, manifestant leur soutien et leur désir d’agir pour faire libérer les prisonniers d’opinion.

Peter décide de créer une organisation. Il l’appelle Amnesty International. Dès le départ, Peter Benenson a contacté quelqu’un pour l’aider. Il a choisi un avocat irlandais, Sean MacBride, qui est très engagé dans la défense des droits humains. Le père de Sean combattait pour l’indépendance de l’Irlande. Capturé par les Anglais, il a été fusillé. Sean avait 12 ans. Dès qu’il a pu, il s’est engagé à son tour dans l’armée révolutionnaire irlandaise, TIRA. Il est très vite devenu chef Mais quand les Anglais ont proposé des négociations, Sean MacBride a préféré un combat politique et pacifique pour faire taire les armes. Il est devenu ministre des Affaires étrangères de la jeune République d’Irlande.

Peter Benenson, lui aussi, est un homme d’action : engagé dès l’âge de seize ans dans la lutte contre le franquisme, il a ensuite lancé un mouvement de soutien en faveur des juifs ayant fui l’Allemagne nazie. Dans les années 1950, il a défendu des accusés en Hongrie, à Chypre et en Espagne dans des procès politiques biaisés.

Ces deux avocats passionnés, prêts à tous les combats contre l’injustice, sont complémentaires : Benenson a eu l’idée initiale et MacBride la développe à l’échelle mondiale. Dès 1961, des réseaux de bénévoles s’organisent dans plusieurs pays : des informateurs pour enquêter sur les violations, des rédacteurs de lettres pour bombarder les gouvernements d’appels individuels et l’efficacité des médias pour relayer \fs campagnes.

Partout dans le monde, l’organisation veille, enquête et dénonce : Israël pour les mauvais traitements infligés à des prisonniers arabes, le gouvernement britannique pour la torture en Irlande du Nord, le président argentin Videla pour les « disparus » après son coup d’État, les États-Unis à propos de la peine de mort, le gouvernement soudanais à propos des victimes civiles du Darfour... La liste des gouvernements ciblés est longue. Depuis quarante ans, Amnesty International combat toutes les violations des droits de l’homme.

L’organisation compte aujourd’hui plus de 2,2 millions de membres dans plus de cent cinquante pays. Son symbole, une bougie entourée de fil barbelé, est universellement reconnu. Amnesty a reçu le prix Nobel de la paix en 1977 et le prix des Nations unies pour les droits de l’homme en 1978.

Sean MacBride est mort en 1988, Peter Benenson en 2005. Ils laissent un monde radicalement différent de celui dans lequel ils ont vu le jour. Aujourd’hui, les tortionnaires sont devenus des criminels internationaux, et la moitié des pays du monde a tourné le dos à la peine de mort. Surtout, ils ont prouvé que de simples citoyens, s’ils sont organisés, peuvent faire pression sur des États qui violent les droits humains. Leurs méthodes ont été reprises par d’autres organisations, pour d’autres causes. Le combat d’Amnesty International continue. « Nous avons allumé une bougie qui ne s’éteindra pas », disait Benenson.

 

Une maison où vivre ensemble

Assis derrière son bureau, Georges entre des colonnes de chiffres sur ordinateur. Il est chargé de la comptabilité de la Maison des Sources et il ne veut surtout pas se tromper.

-    Toc ! Toc !

-    Entrez !

C’est Franck. Il est arrivé à la Maison des Sources il y a trois ans, en même temps que Georges.

-    Nous organisons une sortie cinéma, dit Franck. Tu veux venir ?

Georges regarde les papiers qui s’entassent sur son bureau.

-J’ai encore un peu de travail, répond-il.

-    Tu as le temps, le rassure Franck. Nous partons dans une heure et demie.

-    Alors je suis des vôtres !

Franck referme la porte du bureau, un sourire aux lèvres. Décidément, Georges va très bien.

Lorsque Franck est arrivé comme bénévole à la Maison des Sources, Marie-Noëlle Besançon, la directrice, lui avait tout de suite parlé de Georges.

—    Il est enfermé chez lui, lui avait-elle dit. Je vais le voir chaque jour pour tenter de le faire venir ici.

À cette époque, en effet, Georges n’allait pas bien du tout. Après avoir passé un long moment à l’hôpital psychiatrique pour des troubles du comportement, on l’avait renvoyé chez lui un peu mieux qu’à son arrivée mais pas encore assez solide pour reprendre une vie normale. Alors Georges s’était terré chez lui et n’en était plus sorti. Il avait peur de tout. Peur de s’habiller. Peur de quitter sa maison. Peur de la rue. Peur des autres. Peur de la vie, tout simplement.

—    Si nous parvenons à faire venir Georges à la Maison des Sources, avait expliqué Marie-Noëlle, nous avons des chances de le sortir de sa maladie.

À force de patience et d’écoute, Marie-Noëlle et Franck ont réussi un jour à faire sortir Georges dehors. Il était tout recroquevillé sur lui-même. Le moindre bruit le faisait sursauter. Si quelqu’un d’autre que ses deux anges gardiens s’approchait de lui, il hurlait. Mais le plus dur était fait : il avait franchi la porte de sa maison.

Georges était venu un jour, puis deux, puis trois, jusqu’à ce qu’il demande à Marie-Noëlle la permission de s’installer quelque temps à la Maison des Sources. C’était le début du long chemin de la guérison pour ce nouveau pensionnaire de la Maison des Sources.

Cette maison pas comme les autres est une idée de Marie-Noëlle. Cette psychiatre s’est rendu compte que les malades psychiatriques étaient trop vite renvoyés chez eux après un séjour à l’hôpital, où de fortes doses de médicaments contrôlaient leurs pensées et leurs gestes et les empêchaient de faire des bêtises. Et puis, soudain, on leur disait de partir et de se débrouiller tout seuls. La plupart du temps, ils revenaient sonner à la porte de l’hôpital quelques semaines plus tard. Ils étaient alors plus mal encore que lors de leur premier séjour.

La Maison des Sources est un lieu intermédiaire où les plus fragiles peuvent réapprendre à vivre après l’hôpital, entourés de bénévoles. Certains malades viennent à quelques ateliers en semaine. D’autres sont logés sur place. Georges, lui, a tout fait. Il a commencé par des ateliers de cuisine avant de s’installer dans les lieux puis de reprendre un appartement à son nom quand il s’est senti prêt à retourner dans la vraie vie. Depuis, il a même recommencé à travailler : il est comptable de l’association qui gère la Maison des Sources.
Mais surtout, en trois ans, Georges n’a jamais remis les pieds à l’hôpital et il a même réussi à diminuer son traitement.

La plus grande victoire pour Marie-Noëlle, c’est de voir Georges réagir de nouveau comme tout le monde. Il reprend le bus. Il ose discuter avec des gens qu’il connaît peu ou pas. Il se tient de nouveau droit en regardant les personnes en face. Le voilà même qui accepte une invitation au cinéma, dans un lieu public, entouré par la foule, dans le noir !

Une heure et demie plus tard, lorsque Georges rejoint le petit groupe prêt à partir pour le cinéma, il salue chacun avec un grand sourire. Martine, Paul, Jean-Pierre, Denis, Annick, Joséphine, et Franck, bien sûr. Parmi toutes ces personnes, certaines sont malades, d’autres sont bénévoles, mais il est impossible de les distinguer les unes des autres. C’est la force de la Maison des Sources : tout le monde est si mélangé que chacun fait du bien à son voisin sans même plus prêter attention à son parcours ou à sont passé médical. C’est exactement ce dont rêvait Marie-Noëlle au lancement de l’établissement. Et qui sait si un jour d’anciens malades ne deviendront pas bénévoles ?

 

S.O.S. enfants perdus

Allô... Je ne sais pas où aller... J’ai peur, sanglote Sing au téléphone.

-    Qu’est-ce qui t’arrive ? Raconte-moi, répond une voix rassurante à l’autre bout du fil.

-    Mes parents me forcent à travailler, mais je ne rapporte pas assez d’argent... alors ils me battent. Je me suis enfui.

-    On vient te chercher ! Où es-tu ?

Il est deux heures du matin. Réfugié dans une cabine téléphonique, Sing vient de composer le numéro de Childline, la ligne téléphonique gratuite pour les enfants des rues. C’est une urgence ! Dans les locaux de l’association Don Bosco, l’équipe se prépare à intervenir. Quelques minutes plus tard, un rickshatv, le fameux tricycle indien qui sert de taxi, fonce dans la moiteur nocturne des rues de Bombay.

 Cette ligne gratuite, les enfants des rues la doivent à Jeroo Billimoria, une femme d’une quarantaine d’années qui a décidé de mettre ses talents au service des plus pauvres.

Après des études à New York, Jeroo a décidé de quitter le monde du business et de retourner dans son pays, l’Inde, pour s’occuper des enfants des rues. Un virage à 180 degrés déclenché par la mort de son père. Ce jour-là, des centaines de pauvres viennent rendre hommage au mort. Jeroo découvre, stupéfaite, tous ces inconnus que son père a aidés dans la plus grande discrétion. Elle découvre qu’elle aussi veut s’occuper des autres.

Dès son retour à Bombay, Jeroo sillonne les rues à la rencontre des enfants. Elle discute avec eux, gagne leur confiance, apprend à connaître leurs joies et leurs souffrances. Elle découvre à travers eux l’univers de ces grandes villes d’Inde où la moitié de la population vit sur les trottoirs. Il faut lutter pour trouver de la nourriture et de l’eau potable. Souvent, Jeroo discute avec des enfants perdus. Ils sont partis mendier et, le soir, ils n’ont pas réussi à retrouver leurs parents, partis plus loin ou emmenés par la police. D’autres ont fui leur famille pour échapper aux mauvais traitements. D’autres encore ont été abandonnés ou sont orphelins.

Peu à peu, les enfants adoptent cette femme curieuse qui s’intéresse à eux et qui prend le temps de les écouter. Ils lui téléphonent, dans la journée, pour dire bonjour, pour rire, pour tester l’amitié et la fidélité de celle qu’ils appellent désormais leur « grande sœur ». Mais c’est lorsqu’ils l’appellent la nuit que Jeroo découvre les situations d’angoisse et de détresse que vivent ses protégés : violences familiales ou parents perdus, abus sexuels, recherches d’abris, maladies, ventres tenaillés par la faim...

-    De quoi avez-vous le plus besoin ? leur demande un jour Jeroo.

-    La nuit est dangereuse et on a peur. On veut pouvoir téléphoner et être secourus vite comme tu le fais. Mais on ne veut pas tomber entre les mains de la police.

Jeroo se renseigne. Les institutions et associations au service de l’enfance existent, mais elles ne parviennent pas à entrer en contact avec les enfants et à les secourir quand ils sont en danger.

Jeroo comprend alors que le téléphone peut devenir une formidable solution. Dès lors, son objectif est simple : créer un numéro que les enfants pourront appeler gratuitement de n’importe quelle cabine.
L’énergie et l’enthousiasme communicatifs de Jeroo convainquent peu à peu ses nombreux partenaires. Après avoir obtenu un Numéro Vert, Jeroo contacte les organismes qui œuvrent pour l’enfance à Bombay. Childline centralise les appels d’urgence. Ensuite, c’est aux organismes d’intervenir selon le lieu où ils sont et selon les besoins de l’enfant : soins médicaux, aide psychologique, hébergement...

Pour faire connaître Childline, Jeroo demande un numéro facilement mémorisable par les jeunes : 10-9-8. Les enfants parcourent Bombay pour coller des affichettes dans les gares, les marchés, sur les cabines téléphoniques...

Aujourd’hui, Childline fonctionne dans une soixantaine de villes en Inde et reçoit 2 millions d’appels par an !

Jeroo a suivi son mari hollandais à Amsterdam. De là-bas, elle travaille désormais à développer l’association dans le monde entier. La « grande sœur » des enfants de la rue n’a rien perdu de son énergie. Childline existe dans plus de cinquante pays en Asie, Afrique, Europe et Amérique.

Sing est resté trois jours à l’association Don Bosco. Il a retrouvé le sourire en jouant avec les autres enfants.

—    Ta mère est là, Sing.

L’enfant hésite puis se jette dans les bras de sa mère.

—    Je ne te frapperai plus jamais, dit-elle en pleurant.

L’association s’assurera qu’elle tient ses promesses : Sing peut partir tranquille.

 

Au secours des enfants volés

-Maman ? demande le petit garçon. Qui sont ces gens sur la photo ?

La maman de Paul est très émue. Elle détache enfin les yeux de la photo et regarde l’homme blanc qui est venu chez elle ce matin pour lui apporter cette photo. Il s’agit de John Bond, un Australien qui consacre sa vie aux Aborigènes.

-    Ce sont tes grands-parents, explique John Bond à l’enfant. Tes grands-parents aborigènes.

-    Vous mentez ! répond Paul avec défi. Grand-Ma et Grand-Pa ne ressemblent pas du tout à ça. Ils sont blancs tous les deux.

John Bond lui répond gentiment :

-    Laisse-moi t’expliquer. C’est une longue histoire. Une histoire vieille comme notre pays ! Elle commence il y a quarante mille ans ! C’est à cette époque que les premiers Aborigènes sont arrivés en Australie. Ils vivaient en harmonie avec la nature. Mais les Blancs les ont toujours considérés comme moins développés qu’eux. Pourtant les Blancs ne sont arrivés que bien après. Quand ils ont débarqué en Australie, les Aborigènes les gênaient.

-    Pourquoi ? C’était leur terre après tout !

-    Oui, mais les différences entre les deux peuples étaient tellement grandes qu’ils n’arrivaient pas à s’entendre. Les Blancs étaient persuadés d’être plus évolués, alors ils ont décidé de faire disparaître les Aborigènes !

Cette fois, le petit garçon est complètement captivé par l’histoire. Il s’exclame :

-    Ils les ont tués ?

-    Non, pas tous. Ils en ont tué une partie, mais, ensuite, ils ont enlevé de force les enfants aborigènes à leurs parents pour les confier  à des familles blanches. Ils espéraient en faire de vrais Blancs !

L’enfant ouvre de grands yeux effrayés.

-    Ils les ont volés ? demande-t-il. Mais on n’a pas le droit de voler des enfants !

-    Non, on n’a pas le droit, répond John Bond. Mais pourtant ils l’ont fait.

Paul est un peu choqué par tout ce qu’il vient d’apprendre. John Bond marque une pause, puis reprend doucement :

-    Lorsque ta maman était toute petite, elle vivait avec ses parents aborigènes. Mais, un jour, des Blancs sont venus et ils l’ont enlevée à ses parents...

-    Mais alors, Grand-Ma et Grand-Pa sont des voleurs ! s’inquiète Paul.

-    Non mon chéri, lui dit sa maman. Ils ne savaient pas que mon vrai papa et ma vraie maman ne voulaient pas que je parte. Ils m’ont accueillie dans leur maison parce qu’ils pensaient que j’y serais très heureuse. Et j’ai été heureuse, rassure-toi, ajoute-t-elle. Grand-Ma et Grand-Pa m’ont traitée comme leur propre fille.

John Bond regarde le petit garçon et sa maman, si différents physiquement. Cette famille a eu de la chance, car la maman a été heureuse. Mais l’homme a dans la tête tant d’autres témoignages difficiles : des enfants aborigènes battus, mal aimés, exploités... Ce que les autorités espéraient en volant des enfants n’a pas été du tout atteint. Plutôt que de vivre dans leurs tribus avec leurs propres règles et leur culture, ils ont été placés dans un monde qui ne leur convenait pas. Ils vivaient

au grand air. On les a mis dans des immeubles. Malheureux,

devenus malades, fous ou dangereux.

John Bond n’est pas aborigène, mais leur histoire le touche énormément. C’est en lisant un article de journal qu’il a découvert la « génération volée ». Révolté, il en parle autour de lui. Mais il se rend vite compte que personne ne veut entendre parler de ce drame. Par honte ou par indifférence, les Blancs préfèrent oublier. Mais ce n’est pas pour rien que John appartient à une association qui s’appelle Initiatives et changeaient. Pour lui, il y a toujours moyen de changer les choses. Il invite des amis et des journalistes chez lui et commence à parler des Aborigènes et des enfants volés.

Depuis, John lutte pour que ce peuple si ancien retrouve une vraie place dans la société et que sa culture ne disparaisse pas. Mais, pour que les Aborigènes repartent de l’avant, il fallait commencer par soigner toutes leurs blessures. C’est pourquoi John Bond a mis en place la Journée du pardon. Plus d’un million d’Australiens sont descendus dans la rue. Ils venaient demander pardon au peuple aborigène pour les enfants volés et pour le mal que cela leur avait fait. Pour la première fois, les Aborigènes se sont sentis reconnus. Beaucoup ont retrouvé le sourire. Mais il reste tant à faire.

John Bond et ses amis se battent pour que les Aborigènes qui restent fidèles à leur culture puissent avoir accès aux soins et à l’école comme n’importe quel Australien. Grâce à leurs actions, la culture des Aborigènes est peu à peu acceptée et respectée. Le gouvernement australien a même reconnu officiellement le mal que les Blancs ont fait aux premiers habitants du pays.

 

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Maliwan est un heureux propriétaire. Il vient d’acheter un terrain vague dans la périphérie de Bangkok, capitale de la Thaïlande. Il veut construire un centre commercial qui promet de rapporter gros : ce quartier n’est pas central, mais il est très peuplé !

Ce matin, M. Maliwan emmène le chef de chantier visiter les lieux.

—    Quand pouvez-vous creuser les fondations ?

—    A partir de lundi, si vous voulez.

En atteignant son terrain, M. Maliwan ne peut retenir un hoquet de surprise. Il bondit hors de sa voiture.

—    Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites là ? Vous êtes chez moi, ici ! Des abris de toile et de carton ont fleuri partout sur les herbes folles.

Ils sont peut-être cinquante, cent ? Cent squatters installés chez M. Maliwan, qui le regardent hurler, et qui ne bougent pas !

—    Dehors ! Je vous donne dix minutes pour partir.

—    Pour aller où ? répond avec insolence un homme de grande taille.

—    Je ne veux pas le savoir. Mon terrain n’est pas un bidonville.

—    Il est à côté, le bidonville. En nous installant ici, on l’a juste prolongé. On manquait de place là-bas...

La plaisanterie amère fait rire les squatters. Leurs enfants effrayés observent M. Maliwan.

-    Si vous n’avez pas déguerpi dans dix minutes, j’appelle la police.

-Appelez-la. Au fait, je me présente : je m’appelle Faoh Chai. Si les

flics veulent me mettre en prison... je logerai enfin dans du dur !

Et Faoh Chai s’éloigne d’un air de défi.

M. Maliwan redémarre sa voiture, découragé. Il est dans son droit, mais il sait que l’on expulse difficilement les squatters. La bagarre devant le tribunal est longue, très chère ; au bout du compte, on n’est pas sûr de gagner.

-    Et les travaux qui devaient commencer lundi...

Le chef de chantier lui dit :

-    Allez donc voir Somsook Boonyabancha.

-    Qui est-ce ?

-    Une architecte qui s’est spécialisée dans ces problèmes. Elle a inventé une méthode de négociation entre les propriétaires et les squatters : des accords rapides et avantageux pour tout le monde.

Le jour même, M. Maliwan va trouver Somsook Boonyabancha. Son visage inspire confiance au propriétaire, qui lui raconte ses malheurs.

- Il y a en effet une solution efficace, c’est de partager la terre.

M. Maliwan bondit sur son siège.

-    Jamais de la vie ! Ce terrain est à moi !

-    Rassurez-vous, il ne s’agit pas de le donner, lui explique Mme Boonyabancha en souriant. Voilà comment ça marche.

L’architecte prend un papier, un crayon, et dessine le plan du terrain.

-    Vous demandez aux squatters de se décaler vers l’arrière du terrain en se serrant un peu. Et vous récupérez toute cette partie pour construire le centre commercial. Il sera juste un peu plus petit.

-    Mais j’y perds !

-    Non. Parce que vous vous mettez d’accord avec vos occupants pour construire de vraies maisons. Les ouvriers, ce sont eux :

les travaux ne vous coûtent pas cher. Une fois les maisons terminées, ils vous paient un mini-loyer pour avoir le droit de les / occuper.

-    Ça me rapportera moins qu’un magasin, proteste M. Maliwan.

-    Mais plus qu’un procès incertain où vous engloutiriez des fortunes.

-    C’est vrai.

-    Vos occupants, de leur côté, y gagnent des maisons dont ils sont sûrs de ne pas être chassés. Ils ne sont plus hors-la-loi. Ils peuvent mettre leurs enfants à l’école, chercher un travail. Pour l’instant, c’est la loi du chacun pour soi. Mais s’ils acceptent de négocier avec vous, ils vont devoir s’unir pour le bien de tous. Ils deviendront une vraie communauté pour résoudre ensemble les problèmes quotidiens liés à la pauvreté.

Un peu plus tard, la voiture de M. Maliwan s’arrête devant le terrain. Les voisins curieux surveillent la scène. Le propriétaire a-t-il amené la police ? Non, c’est une femme qui l’accompagne ! Somsook Boonyabancha appelle d’une voix tranquille :

-    M. Faoh Chai ?

Le squatter arrive, méfiant, tandis que Somsook souffle à M. Maliwan :

-    Cet homme a l’air d’avoir autorité sur tout le monde. Il fera un bon interlocuteur.

-    Bonjour M. Faoh Chai, dit tout haut Somsook. M. Maliwan a une solution à examiner avec vous, si vous le voulez bien...

Quelques semaines plus tard, les pelleteuses s’attaquent aux fondations du centre commercial. M. Maliwan se présente chez Somsook Boonyabancha avec un bouquet de fleurs.

-    Pour vous remercier. Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de cette solution ?

-    Quand j’étais petite, j’habitais au bord d’un bidonville avec mes onze frères et sœurs. Cela m’a donné envie de combattre cette misère. Le partage de la terre est un moyen de la faire reculer. D’ailleurs, sachez-le, l’idée se répand maintenant hors de Thaïlande...

 

Sauver la mer

Sur une plage de la région de Trang, dans le sud de la Thaïlande, Pisit Chansanoh admire les gigantesques dômes rocheux qui plongent dans la mer. Le panorama est d’une beauté à couper le souffle.

Deux hommes s’approchent. Son ami Mok fait les présentations :

—    Voici Rangsan, le pêcheur dont je t’ai parlé. Il vient d’un village de l’autre côté de la baie pour voir ce que nous faisons.

Les deux hommes se penchent sur l’eau et Mok explique :

-    Tu vois, le fond est couvert d’algues. Nous avons installé cette barrière de bambou pour délimiter la zone où personne ne doit venir pêcher. Les algues sont la nourriture des poissons. Si nous les détruisons, le poisson disparaît.

Pisit sourit. Il se réjouit d’entendre Mok parler ainsi. Que de chemin parcouru depuis vingt ans ! Mok avait alors la même moue dubitative et le même air coupable que le visiteur. Comme lui, il s’était mis à pêcher à la dynamite et au cyanure. C’était de bonne guerre ! Il restait si peu de poissons. Les bateaux industriels avaient tout raflé avec leurs filets trop grands et trop profonds. Malgré l’interdiction d’approcher, ils venaient racler les fonds tout près des côtes. Résultat, les algues avaient disparu et le poisson aussi. Pour ne pas mourir de faim, les pêcheurs quittaient leurs villages.

— Viens, s’exclame Mok en entraînant son compagnon, je vais te montrer quelque chose.

Pisit les laisse partir dans une vieille barque à moteur. De toute façon, il parle peu. Il préfère écouter. C’est comme ça qu’il a commencé, en faisant parler les pêcheurs pour comprendre leur situation et trouver avec eux une solution à leurs problèmes. Il faut dire qu’à l’époque, Pisit n’y connaissait rien à la pêche ! Ses parents étaient agriculteurs et il avait étudié l’agronomie. Il s’y est lié avec des petits producteurs pauvres. Et il a décidé de venir en aide aux pêcheurs de sa région d’origine. Ils étaient très pauvres et particulièrement menacés par la pêche industrielle.

Depuis une vingtaine d’années, aidé de sa femme et de quelques volontaires, il a mis au point un modèle de développement fondé sur le bon sens, le retour à des techniques de pêche traditionnelles et la solidarité entre pêcheurs. Son association Yadfon, qui signifie « petite goutte d’eau », rassemble aujourd’hui une quarantaine de villages. Les résultats obtenus dans les premiers villages ont rapidement convaincu les voisins de suivre, à leur tour, les conseils de Pisit.

La vieille barque remonte le fleuve au milieu de la mangrove, cette zone où le fleuve et la mer se rencontrent. C’est là que poussent les palétuviers, des arbres dont les racines immenses plongent très loin dans l’eau.

-    Vous coupez les palétuviers, n’est-ce pas ? demande Mok.

-    Bien sûr, répond l’autre. Nous en faisons du charbon de bois. Ça aide à survivre.

-    C’est une grosse erreur, dit doucement Mok. Ici, tout le monde le faisait avant l’arrivée de Pisit. Et nous n’étions pas les seuls à les détruire. Les industries de charbon de bois et les fermes de crevettes rejetaient des déchets toxiques qui dévastaient la mangrove. Et sans mangrove, pas de poissons !

-    Ah ? fait Rangsan qui ne voit pas le rapport.

-    Mais oui ! Vois ces racines qui plongent dans l’eau de mer. Elles filtrent l’eau et la purifient. Et c’est là que les poissons viennent se reproduire à l’abri des prédateurs. C’est comme les algues. Les poissons en ont besoin pour vivre.

-    Et cette mangrove...

-    Nous l’avons replantée, répond fièrement Mok. Regarde...

Il attrape une sorte de haricot qui pend d’un palétuvier et le lance, tête en bas, dans l’eau peu profonde. Sans difficulté, la bouture se fiche dans la vase.

-    Et voilà, c’est aussi simple que ça !

Lorsqu’ils reviennent sur la plage, Pisit remarque tout de suite que le visage de Rangsan s’est éclairé. Il s’intéresse et pose des tas de questions.

-    Vous protégez vos zones de pêches, mais comment empêcher les bateaux industriels de venir les dévaster ?

Mok a réponse à tout :

-    Si nous restons isolés, nous sommes condamnés. Pisit nous a aidés à nous unir en comités villageois. Ensemble, nous sommes plus forts. Avant, il y avait des morts, car des bateaux industriels n’hésitaient pas à assassiner les pêcheurs isolés qui s’opposaient à eux. Mais, un jour, nous en avons repéré un qui venait trop près. Avec d’autres pêcheurs, nous sommes allés à la rencontre du capitaine et, courtoisement, nous lui avons demandé de s’en aller. Nous lui avons rappelé que c’est interdit d’approcher à moins de trois kilomètres. Comme nous étions nombreux, le capitaine a pris peur et il a coupé ses filets.

Rangsan est songeur. À quelques pas, un homme pêche à la ligne. Rangsan l’interroge : il y a quelques années, il était condamné. Aujourd’hui, sans filet, le rendement est modeste, mais le poisson qu’il pêche suffit à faire vivre sa famille.

 

SOS animaux en danger

C'est une blague ? ! ?

Les autorités d’Hawaï ont bien du mal à prendre au sérieux le télégramme quelles viennent de recevoir. Dans les bureaux de l’administration, on fait circuler le papier et on le lit comme une bonne farce.

« Prière accueillir et aider équipe naturalistes STOP mission capturer couple de bernaches néné STOP oiseaux à expédier à Slimbridge Angleterre STOP haute importance car bernaches en voie d’extinction STOP Merci STOP Signé Peter Scott »

-    Qui est ce cinglé ? s’interrogent les fonctionnaires hawaïens entre deux fous rires.

L’un d’ eux, passionné de navigation, fouille dans sa mémoire.

—    Il y a bien un Anglais du nom de Peter Scott qui a remporté une médaille aux Jeux Olympiques de Berlin, en 1936, à l’épreuve de voile.
Un autre, combattant de la Seconde Guerre mondiale, ajoute :

-    Moi, je sais qu’un Peter Scott a inventé un camouflage génial pour les navires anglais. Mais bien sûr, Peter Scott est un nom très courant.

Quelques jours plus tard, le sourire aux lèvres et l’œil moqueur, les autorités accueillent l’équipe annoncée. En cette année 1952, personne ne comprend encore l’importance de sauver des animaux menacés. Une espèce est condamnée à s’éteindre ? Ce n’est pas un drame, la terre continuera à tourner sans elle !

-    Nous allons vous fournir un guide pour partir à la recherche de vos bernaches néné, dit un fonctionnaire.

Les naturalistes voient bien qu’il doit se mordre les lèvres pour ne pas rire !

-    Merci, disent-ils seulement.

-    Au fait, simple question de curiosité... Votre Peter Scott a-t-il un rapport avec le champion

olympique et l’inventeur des camouflages pour navire ?

Un éclair amusé passe dans les yeux du responsable de l’expédition naturaliste. Il savoure à avance son effet...

-    Oui. C’est une seule et même personne. J’ajoute qu’il est aussi le fils de Robert Scott.
_ Quoi ? L’explorateur ? Celui qui est mort d’épuisement après

avoir atteint le pôle Sud ?

-    Exactement. C’était en 1913, Peter était bébé. Sir Robert a laissé une lettre d’adieu à sa femme, où il disait : « Essaie d’intéresser notre petit garçon à l’histoire naturelle. » Vous comprendrez pourquoi Peter Scott est devenu naturaliste.

À ces mots, plus un seul fonctionnaire ne sent l’envie de rire : le respect a remplacé l’ironie !

Voici les naturalistes sur les chemins d’Hawaï. Leur guide est de mauvaise humeur et peste contre la chaleur, l’humidité, les plantes, les moustiques.

-    Des bernaches, on n’en voit jamais par ici ! Dans trois mois, on les cherchera encore !

-    Bien sûr, disent les naturalistes. On estime qu’il n’y a plus que trente survivantes, contre vingt-cinq mille au xvme siècle.

-    Votre Scott vous a confié une mission impossible, proteste le guide.

-Allons, mon ami, ne vous découragez pas si vite ! Emmenez-nous sur les pentes d’un volcan. Les champs de lave sont le territoire préféré des bernaches.

Un peu plus tard, les naturalistes observent aux jumelles un paysage désolé. Soudain, ils aperçoivent deux oies brunes qui se détachent sur la lave noire...

-    Des bernaches, chuchotent-ils.

Au moment où ils déploient des ruses d’indiens pour approcher, ils ont la surprise de voir les bernaches foncer vers eux avec des caquète-ments paniqués. Une mangouste a surgi pour les attaquer !

—    Un peu plus, et il ne restait que vingt-huit bernaches, disent les naturalistes en capturant les oies.

Depuis plusieurs décennies, les mangoustes, les chats et les cochons, tous importés par les hommes, se disputent ces proies qui ne courent pas bien vite...

Quelques années plus tard, un bateau quitte l’Angleterre pour Hawaï. À son bord, une colonie de bernaches, nées dans les jardins de Peter Scott, attend de découvrir ses paysages d’origine... Bientôt, près de mille bernaches repeupleront Hawaï, où les naturalistes installent des protections pour empêcher les prédateurs de sévir !

Satisfait de ce succès, Peter Scott poursuit son oeuvre. Écologiste avant l’heure, il fonde le World Wildlife Fund (WWF) pour la sauvegarde de toutes les espèces en danger. Le panda qu’il choisit pour logo devient familier partout ; on commence enfin à admettre l’importance de protéger les animaux ! Lorsqu’il est anobli par la reine d’Angleterre en 1973, Sir Peter Scott s’est déjà rendu célèbre par les émissions télévisées qu’il donne depuis sa maison de Slimbridge, juste à côté du parc où il recueille tant d’animaux en voie d’extinction. Depuis sa mort, en 1989, de nombreux naturalistes poursuivent son travail, toujours avec un sentiment d’urgence. Il est grand temps de sauver la nature...

 

Alerte au nucléaire...

Betty regarde à travers le hublot de l’avion. Elle habite à Los Angeles, aux États Unis et c’est la première fois quelle prend l’avion pour aller visiter l’Australie. À côté d’elle est assis un grand monsieur avec de longs cheveux blonds, une chemise bleue et une mallette d’ordinateur sur les genoux.

Le vol dure presque une journée entière et, pour s’occuper, Betty lit les magazines offerts par la compagnie aérienne. Sur les pages de papier glacé, elle regarde avec envie les superbes plages de sable blanc bordées de palmiers et les photos de dauphins nageant dans une eau transparente. Alors qu’elle observe une photo représentant une île paradisiaque vue du ciel, elle commence à imaginer des vacances de rêve pleines de baignades au milieu des poissons tropicaux. Soudain, une voix la sort de ses rêveries :

- Jolie photo, n’est-ce pas ? Ce sont les îles Christmas.
Betty sursaute. Le monsieur blond la regarde avec un grand sourire avant de continuer.

-    C’est vraiment un très beau coin, surtout pour faire de la plongée, mais il faut faire attention aux murènes !

-    Moi, j’aurais bien trop peur de me faire mordre, j’en ai déjà vu à l’aquarium.

-    Alors tu pourrais manger des noix de coco sur la plage, si tu préfères...

-    Ah, ça oui, c’est moins dangereux ! Les habitants de cette île ont vraiment de la chance d’habiter là, c’est comme s’ils étaient en vacances toute l’année.

-    C’est vrai, même si beaucoup de gens sont en mauvaise santé là-bas.

-    En mauvaise santé ?

-    Malheureusement oui... Ces îles ont servi à faire des essais nucléaires il y a presque cinquante ans.
—    Des essais nucléaires ?. C'est idiot de lancer une bombe sur une île aussi jolie !.

-La bombe n'a pas été lancée sur l'île, rassure-toi. Mais même en la lançant loin en mer, une bombe atomique crée un nuage de radiations qui peut toucher les gens à des dizaines de kilomètres de l’endroit de l’explosion. C’est ce qui s’est passé ici. Les soldats qui participaient aux essais et les personnes qui vivaient sur les îles ont souvent été victimes de graves maladies à cause des radiations.

-Je ne comprends pas : pourquoi on fait des choses comme ça si c’est aussi dangereux...

-    Les bombes nucléaires sont faites pour montrer aux autres pays que l’on est capable de se défendre. Elles n’ont été utilisées que deux fois à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais les pays qui en fabriquent doivent les essayer, et c’est pour cela que, parfois, ils font des essais dans des endroits peu peuplés, comme les îles Christmas.

-    Mais ils ont le droit de faire exploser des bombes dans la mer comme ça ?

-    À l’époque, ils avaient le droit, mais les choses changent petit à petit. Maintenant, la plupart des essais sont réalisés avec beaucoup de précautions, par exemple en enterrant les bombes profondément sous terre. Mais cela ne suffit pas !

Beaucoup de personnes se battent pour que les pays arrêtent de construire des bombes aussi dangereuses, ou détruisent celles qu’ils ont déjà. C’est ce qu’on appelle le désarmement.

—    Vous faites partie de ces gens ?

Le monsieur blond sourit de nouveau.

—    On ne peut rien te cacher... Je m’appelle Alyn Ware et, depuis de longues années, je m’efforce de convaincre les gens de l’importance de supprimer les bombes nucléaires. Je travaille avec des hommes politiques, je fais des conférences, ce genre de choses...

—    Des conférences ? Comme des cours à l’école ?

—    Un petit peu, oui. J’ai été professeur il y a quelques années et parfois c’est bien plus facile d’expliquer les choses aux enfants qu’aux adultes, tu peux me croire ! Je passe beaucoup de temps à rencontrer des dirigeants pour qu’ils se regroupent et puissent parler d’une seule voix pour le désarmement. Mais regarde plutôt à travers le hublot, les nuages commencent à disparaître, peut-être que tu pourras apercevoir les îles Christmas, on devrait bientôt les survoler. Il serait dommage de les rater, essais atomiques ou pas, elles offrent une vue superbe !

Comme Alyn Ware, des milliers de personnes sont convaincues qu’il faut lutter pour éviter que les armes nucléaires et leur terrible puissance continuent à se répandre à travers le monde.

 

Retrouve la suite des récits de ces aventures extraordinaires

Ils ont 12, 35 ou 80 ans. Ils sont Thaïlandais, Péruviens, Kenyans, Français ou Américains...
Ils luttent contre la déforestation, ramènent l’eau dans le désert, font reculer les bidonvilles...
Et sans eux, le monde serait moins vivable et moins humain !

Un passionnant voyage à travers le monde d’aujourd’hui qui donnera envie à tous les enfants de construire le monde de demain.

POUR QUE L'AVENIR RESTE LA PLUS BELLE DES PROMESSES  : http://www.fleuruseditions.com/ils-changent-monde-l5576

On se couchera moins bête ce soir ! Comment le renard construit sa maison ?
Il creuse trois terriers sous la terre : un petit, très frais, pour passer l'été, un plus grand, pour s'abriter l'hiver, et un dernier où il place ses réserves de nourriture.